Les ingrédients de l’humour
Humour familial

La recette de l’humour comporte les bons ustensiles, les bons ingrédients et sa consommation est marquée par des manifestations d’amusement identifiables.

Un Contexte propice et des partenaires complices.

Le développement de l’humour est favorisé par un contexte familial propice et en particulier par des parents qui eux-mêmes font de l’humour. L’enfant est alors élevé dans un bain d’humour et y devient particulièrement sensible.

Gustavo, 5 mois, la banane

Comme l’a montré Paule Aimard (1988), les racines de l’humour sont visibles très tôt dans les dyades adulte enfant. Avant l’émergence de l’humour à proprement parler, on trouve très vite du rire partagé dans une complicité très affective... en général au sujet d’un évènement surprenant, qui crée une discontinuité, constatée ensemble par les partenaires conversationnels et qu’ils marquent par des rires ou des sourires...
Dans l'extrait ci-dessus, c'est la première fois que Gustavo mange de la banane et comme c'est un aliment nouveau, «incongru», il a une réaction de surprise et fait une grimace, ce qui fait rire la mère (c’est incongru pour elle) qui s'empresse de le rassurer. Ce sont donc deux incongruités et Gustavo ne reconnaît pas ce qui fait rire ses parents. Gustavo n’a pas encore les capacités nécessaires pour prendre du recul dans cette situation ou même pour attribuer une intention à ce qu’il fait. Il a réagi à un goût qui lui est nouveau. Après avoir vu les rires de ses parents, Gustavo apprend à faire pareil : d’abord avec un petit délai, ensuite il répond à sa mère avec un rire. Le dialogue, ces interactions, d'abord dans la dyade (enfant - mère/père) et, éventuellement, dans des contextes sociaux plus larges, introduisent l'enfant dans la «culture du drôle». Il y a donc un savoir-partagé qui est en train de se créer.


Théophile, 1 an et 6 mois, immigration choisie

Théophile est en train de diner en famille et a une assiette composé de légumes et de morceaux de saucisses. Aliyah lui a offert des couverts pour enfants et il s’en sert véritablement pour la première fois avec beaucoup de plaisir. Aliyah fait remarquer d’un air amusé qu’il semble préférer les saucisses. La mère va dans le même sens tout en lui répondant qu’il aime aussi les légumes. Les deux adultes entretiennent une atmosphère assez joyeuse, elles marquent leur entente et leur affection pour l’enfant dans leur dialogue. Le père intervient alors en faisant un commentaire ironique sous forme métaphorique que seuls les adultes peuvent comprendre : il réinterprète le fait que Théophile ne pique avec sa fourchette que les bouts de saucisse en faisant un parallèle avec « l’immigration choisie » c’est à dire le fait qu’un état ne va accepter que certains immigrants (par exemple avec certaines professions, certain diplômes ou de certains pays d’origine). L’amusement repose sur des connaissances partagées entre adultes et sur la comparaison entre un simple acte d’enfant qui choisit son aliment préféré ou le plus facile à piquer avec une fourchette et une régulation d’ordre socio-économique très décalée avec la situation en cours. Les adultes sont tous amusés et le rire que le père a suscité ainsi sans doute que son intervention dans la conversation en cours et son intonation provoquent une réaction assez peu attendue chez l’enfant qui n’a pas encore les connaissances pour comprendre la remarque ironique : Théophile qui lève la tête, sourit et éclate de rire, ce qui entraine alors les trois adultes à rire davantage. Théophile a saisi le script humorisque grâce à l’atmosphère qu’il a ressentie et les réactions des adultes autour de lui.
On peut très bien imaginer que ce type de situation répétée puisse amener Théophile à devenir un petit garçon qui saura manier lui aussi l’humour, l’ironie et le sarcasme aussi bien que son père.

Incongruité

Pour qu’il y ait humour partagé, il faut que son auteur ait l’intention d’amuser l’autre.

L’humour se développe à partir d’une incongruité identifiée soit dans la situation, soit dans le discours et partagée avec le partenaire interactionnel.
Dans l’exemple suivant, l’adulte met en scène une incongruité : la transformation d’un dessin de crocodile en véritable crocodile. L’enfant reçoit, accepte ce décalage et finit par s’en amuser.
La compréhension de l’incongruité précède la production dans le développement des capacités cognitives. Il faut que l’enfant y ait été exposé et soit sensibilisé pour pouvoir s’emparer des situations incongrues et les mettre à distance à travers l’humour.

Anaé, 2 ans et 11 mois, le crocodile « doigt »

Anaé et sa mère lisent un livre comportant des activités : il faut trouver l’animal dans la page qui est carnivore. Pour l’aider sa mère dit « c’est un animal qui a de grandes dents ».
Anaé s’apprête à pointer le crocodile du doigt en touchant le dessin quand sa mère lui dit « attention ton doigt » en faisant un geste rapide pour qu’elle le retire. Anaé réagit avec de l’amusement teinté d’appréhension en disant « non, il mange pas regarde ! Il peut pas.» Son intonation marque l’évidence. Après un bref temps d’hésitation, elle remet son doigt dessus et sourit: elle est partagée entre ce qu’elle sait et ce que sa mère veut lui faire croire de manière ludique. Avant de remettre son doigt Sa mère déstabilise ses représentations : une image de crocodile n’est pas un crocodile et ne peut pas lui manger le doigt. Cela montre qu’elle a compris la valeur symbolique de l’image. L’humour repose sur le fait de bousculer des schémas, et donc ce décalage entre le monde réel et l’imaginaire représenté dans le dessin. Cependant, quand sa mère lui demande pourquoi le crocodile ne peut pas lui manger le doigt, elle n’est pas encore capable d’apporter une explication claire, tout comme elle ne peut pas encore à cet âge raconter seule une histoire.

Intentionnalité

Pour qu’il y ait humour partagé, il faut que son auteur ait l’intention d’amuser l’autre.

Anaé, 4 ans et 8 mois, l'élevage d'éléphants

Anaé et sa mère parlent de l'élevage de coccinelles de l'école. La mère suggère que l'année prochaine, ils pourraient faire un élevage d'éléphants, ce qui fait rire Anaé. Elle propose alors à son tour un élevage d'écureuils. Le rire d'Anaé suggère qu'elle a perçu l'incongruité de la proposition de sa mère, et sa propre proposition sur les écureuils montre qu'elle est capable de sélectionner dans la même catégorie des animaux, ceux qui seraient susceptibles d'être élevés dans le cadre d'une école.

Savoir partagé

Pour que la production d’humour puisse être partagée, il faut que les partenaires s’appuient sur un savoir partagé (connaissances du monde et de l’autre) ce qui leur permet d’établir une véritable connivence.

Anaé, 2 ans et 10 mois, l'allaitement

L’amusement partagé repose sur un savoir partagé. Dans l’extrait sur l’alimentation de sa poupée, on voit Anaé faire le lien entre la situation présente et des situations vécues dans le passé car elle a fait plusieurs fois l’expérience de voir des femmes allaiter leur bébé. L’expression de ce savoir partagé n’est pas verbale, mais se manifeste par son comportement, son regard, ses gestes : elle baisse la bretelle de sa robe, regarde clairement en direction de sa poitrine, semble se raviser et regarde ensuite sa mère et rit. L’échange de regard marque la connivence et la recherche de confirmation de ce qu’elle a compris du fonctionnement du monde. La confirmation vient du rire partagé par la mère qui, par tact, ne verbalise les pensées partagées : Anaé étant la « maman » de la poupée, si la poupée était nourrie au sein, ce serait à l’enfant de l’allaiter.
Cet échange et l’amusement partagé qui le caractérise illustre la co-construction des savoirs dans l’interaction et le dialogue et l’importance de la validation de la mère pour l’enfant. Ici cette validation est tout simplement marquée par la prosodie, les regardes et les rires.

Une consommation réussie

Pour que nous puissions savoir que la dégustation a été réussie, nous pouvons identifier les marques d’amusement provoquées par l’humour : le sourire, le rire, les mimiques, les regards complices.

Théophile, 1 an et 6 mois, « Elle est bonne celle-là »